Ce point de vue admis, venons-en à la toute petite question préjudicielle qui se pose :

Les canaux de Mars existent-ils réellement à la surface de cette planète ? Ne sont-ils pas dus à quelque défectueosité dans les moyens d'observation des astronomies qui affirment leur existence ?

Sans parti pris, interrogeons les faits. Ils vont nous répondre. 

Une première remarque s'impose. Tous ceux qui ont cru observer sur Mars des "canaux" rectilignes utilisaient des lunettes de faible ou de moyenne puissance. Celle qui permit à Schiaparelli de les découvrir n'vait pas plus de 9 pouces d'ouverture d'objectif. 

Les astronomes, soit dit en passant, s'obstinent à désigner en pouces les dimmensions de leurs objectifs et miroirs. C'est une offense déplorable à la majesté du système métrique, mais il faut la commettre quelquefois si on ne veut pas paraître n'être point "de la partie". 

Or on ne voit plus rien qui ressemble aux "canaux" lorsqu'on examine Mars dans les quelques rares lunettes de grande puissance dont disposent les observatoires d'Europe et d' Amérique. Avec elles, la surface de Mars apparaît comme parsemée de petites taches très nombreuses irrégulières et dont la répartition n'offre aucune symétrie. Dès que la lunette devient moins puissante (et on peut diminuer sa puissance, ou du moins son pouvoir séparateur en la diaphragmant), ces petites raches  paraissent se fondre les unes avec les autres et former des chapelets et même des lignes régulières. Ce sont les "canaux" !

Ansi avec la maîtresse lunette de 91 centimètres d'ouverture de l'Observatoire Lick en Californie, qui est au sommet d'une montagne dans une atmosphère exceptionnellement  pure, le célèbre astronome Barnard n'a jamais constaté sur Mars la moindre apparence d'une formation géométrique ressemblant  aux " canaux". Il annonce au contraire que les taches de la surface  martienne lui ont toujours paru très irrégulièrement distribuées, tandis qu'en l'observant  avec des lunettes moins puissantes, il avoue avoir vu des apparences rectilignes d'autant qu'en l'observant  avec des lunettes moins puissantes, il avoue  avoir vu  des apparences rectilignes d'autant plus nettes et plus nombreuses que la lunette employée était plus faible ! Or la lunette de Lick est celle avec laquelle le même Barnard a découvert le 5e satellite de Jupiter, astre minuscule de moins de 50 kilomètres de diamètre. Cela suffit à montrer ce que valent à la fois l'observateur et l'outil. 

La plus puissante lunette du monde, plus puissante même que celle de Lick, est celle de l'Observatoire de Yerkes, près de Chicago. son objectif a 105 centimètres de diamètres. A quelqu'un qui, à propos des observations sensationnelles de Lowell, lui demandait naguère ce que cet appareil unique montre sur Mars, l'éminent directeur de l'Observatoire de Yerkes, M. Frost, a répondu par le câblogramme suivant dont on goûtera la concision romaine et l'humour très anglo-saxon : 

"Télescope Yerkes trop puissant pour canaux ! " On voit que M. Lowell a trouvé quelques contradicteurs parmi les astronomes américains. Décidément nul n'est prophète en son pays. 

Si nous passons maintenant aux observatoires européen, et particulièrement  à ceux de France, les memes conclusions s'imposent. La plus puissante lunettede France est celle de l'Observatoire de Meudon. Les savants qui ont examiné Mars avec ce grand instrument n'y ont rien vu qui ressemble  aux "canaux". Parmi ces observations, celles de M. Antoniadi méritent surtout d'être signalées, parce que cet astronome est de ceux quin étudant auparavant Mars avec des instruments plus faibles, a, pendant longtemps, cru voir et indiqué dans ses dessins de multiples canaux sur la planète. 

De tout cela, le simple bon sens permet de déduire, a priori, que sans doute les "canaux" de Mars n'existent pas objectivement à la surface de la planète. Il est, en effet, inconcevable, inadmissible, que des objets décelés par les lunettes médiocres, d'autant mieux vus que la puissance des lunettes diminue, et dont il n'y a plus d'apparence quand elles sont très puissantes, existent réellement. 

Mais il ne suffit pas de nier pour expliquer. Des astronomes habiles, dont l'expétience et la bonne foi ne sauraient être mises en doute, ont vu  indépendamment avec des lunettes à faible puissnce les apparences qu'on a appelé les "canaux de Mars". Les dispositions et la répartition géométrique de ces "canaux" concordaient. 

Comment cela est-il possible ? Comment se fait-il  qu'avec une faible lunette, on constate des choses qui n'existent pas avec une plus forte ? 

L'explication est assez simple. Divers savants ont contribué à l'établir, notamment le regretté Charles André, directeur de l'observatoire de Lyon, qui fut chez nous un des lucides pionniers de la physique stellaire aujourd'hui si florissante ... en Amérique. 

Voici. Le pouvoir particulier qu'ont les lunettes de distinguer les détails s'appelle leur "pouvoir séparateur ". Ce nom vient de ce que, si on observe dans le ciel ces curieux systèmes qu'on appelle les étoiles doubles et qui sont constitués par deux Soleils voisins tournant l'un autour de l'autre, on n'arrive à voir les deux étoiles composantes nettement séparées qu'avec des lunettes assez puissantes. Sinon, les deux points paraissent confondus en un seul. Or on sait - c'est à dire on calcule et on constate - que ce pouvoir séparateur est d'autant plus grand  que l'objectif  employé est plus large. Les deux composantes d'une étoile double, vues nettement séparées avec un certain objectif, finissent par être confondues si on met devant lui un diaphragme suffisamment petit. 

Le même phénomène fait que si on trace sur le papier deux lignes étroites et parallèles, il arrive un moment où,en s'éloignant, elles paraissent confondues. A une certaine distance, on ne sait pas combien  un commandant ou un colonnel a de galons sur la manche et ces galons indistincts paraissent réunis en une seule plaque dorée. De même l'oeil ne distingue  pas directement la fine trame d'une phototypie, qui apparaît au contraire à la loupe. 

Semblablement les petites taches distinctes et éparses sur Mars que montrent les grands instruments paraissent, dans les lunettes de pouvoir séparateur médiocre, agglomérées, anastomosées, réunies par des lignes. 

Mais pourquoi ces lignes apparentes, qui sont donc des illusions d'optique, sont elles rectilignes et non pas sinueuses ? C'est là un fait non encore très bien expliqué par les physiologistes, mais dont l'existence a été démontrée par de nombreuses  expériences. Je n'en  rappellerai qu'une seule - faute d'espace - qui est due  au célébre astronome américain Simon Newcomb. Newcomb avait dessiné sur un disque blanc une sétie de taches obscures, distinctes et placées irrégulièrement, à peu près  de manière à obtenir un aspect grossierement analogue à l'image de Mars dans une très puissante lunette. Un grand nombre  d'astronomes renommés  et notamment Barnard, placés à une distance de ce modèle telle que le pouèvoir séparteur de l'oeil fût  très diminué, et invités à le copier, en tracèrent des dessins où ces taches séparées étaient réunies par des lignes droites. Chose curieuse, c'est précisément ce même Barnard lequel, dans la grande lunette de Yerkes, n'avait jamais vu sur Mars le moindre "canal", sui fit de ce modèle le dessin ressemblant  le plus aux images martiennes de Loxell. 

Enfin l'astronome italien Cerrulli a montré qu'avec une lunette suffisamment faible  et diaphragmée on arrive à voir sur la Lune elle-même des apparences identiques aux prétendus "canaux de Mars". 

Mais les apôtres de ces canaux ne se sont pas tenus pour battus. Ils ont invoqué, pour en tirer argument, de petites photographies de Mars obtenues à la lunette, notamment par Lowell, et où on voit des traînées rectilignes analogues aux "canaux". 

A cela M. Charles André a répondu très fortement que les défectuosités optiques dues à un pouvoir séparateur insuffisant sont les mêmes photographiquement que visuellement. La plaque sensible n'est qu'une sorte de rétine enrigistreuse qui reproduit fidélement  même les défauts des images qu'elle reçoit. a l'appui de cette manière de voir on peut  citer une curieuse expétience de MM. Lumière de Lyon, les célèbres fabricants de plaques. si on photographie une certaine diatomée, Pleurosigma angulatum, à l'aide de deux objectifs dont le second à un pouvoir séparateur assez faible, on constate que les points séparés qui recouvrent cette diatomée et qui sont nettement distincts sur le cliché donné par le premier objectif, sont au contraire réunis par des lignes droites sur le cliché fourni par le second. 

Or, précisément M. Lowell avoue dans son dernier ouvrage qu'il n'a réussi à photographier des "canaux" sur Mars qu'en diaphragmant très fortement l'objectif, c'est à dire en diminuant son pouvoir séparateur. 

Finalement M. Hale, le savant astrophysicien de l'Observatoire de Mount-Wilson, a photographié Mars au moyen du télescope géant  de cet observatoire qui constitue un appareil unique avec son miroir admirable de 1 m 52 de diamètre. 

Les photographies ainsi obtenues, dans une atmosphère parfaite et au moyen d'un instrument de pouvoir séparateur  sans égal, montrent sur Mars une foule de détails délicats qu'on n'avait pas encore aperçus. Elles ne montrent pas la moindre trace des prétendus "canaux" rectilignes de Schiaparelli, de Lowell et de leurs émules français. 

Tout cela confirme avec éclat ce qu'écrivait Newcomb : " Les nombreuses spéculations auxquelles on s'est livré au sujet de l'habitabilité de la planète Mars sont des fantaisies qui ne reposent sur aucun fait positif d'observation. "

D'une manière plus précise, on peur conclure , je crois : les fameux "canaux" de Mars n'existent pas, ou du moins ils n'existent pas sur Mars. Ce ne sont pas des phénomènes purement subjectifs. Ce sont des apparences instrumentales dues aux défectuosité optiques des lunettes médiocres, et notamment à l'insuffisance de leur pouvoir séparateur. 

Si M. Lowell ne s'est, malgré lui, pas trompé lorsqu'il a écrit que " les aspectes de Mars indiquent une oeuvre humaine dont il n'est plus possible maintenant de douter " ( et il a eu tort d'employer le mot "humain", ca tout ce qui est intelligent n'est pas nécessairement humain), c'est que cette oeuvre humaine n'est autre que celle de Schiaparelli, de Lowell lui-même et de ses imitateurs. Ils ont vu dans Mars des "canaux" à peu près comme ils auraient pu y voir trente-six chandelles , s'ils eussent heurté leur oeil contre la bonette de l'occulaire. 

C'est un peu la fable de l'"Animal dans la lune" que chacun a apprise sur les bancs de l'école. Certes l'animal en question existait , mais il n'était pas dans la lune ; il était dans la lunette. Il en est de même des "canaux" de Mars. 

C'est dommage. On eût aimé à pouvoir tenir pour démontrée l'existence de ce réseau cyclopéen de canaux d'irrigation, eouvre d'une haute civilisation supra-terrestre. Jusqu'à nouvel ordre, hélas ! nous devons continuer à penser qu'aucune manifestation d'une vie intelligente ne nous est connue sur une autre planète que la nôtre. Ceci  ne veut nullement  dire que des  organismes pensants n'existent pas ailleurs que sur la Terre. J'aurais même tendance à être persuadé du contraire. Cela veut dire seulement que ce plénomène, s'il existe, échappe jusqu'ici à la grossièreté de nos moyens d'observation. Il ne relève pas de la science, mais de la fantaisie. La fantaisie, ce n'est pas toujours l'erreur, c'est souvent la vérité non démontrable, ou du moins non démontrée.