La planète Mars, que l'on voit une partie de l'année divaguer nuitamment de l'une à l'autre des constellations écliptiques, est assez facilement reconnaissable d'abord à sa couleur d'un rouge orangé très foncé, ensuite parce qu'elle ne scintille jamais. Cela lui donne je ne sais quelle apparence de sérénité calme au milieu du tremblotement et de la palpitation sans fin des étoiles voisines. 

Lorsque Mars est opposition, c'est à dire placé du même côté du Soleil que la Terre et à peu près en ligne droite avec ces deux astres - ce qui a lieu tous les ans - moins de 100 millions de kilomètres nous séparent de lui. 

Aussi, chaque année que Dieu fait, c'est une mode de parler de Mars durant quelques semaines. Alors on voit dans les journaux des deux mondes mettre en bonne place des télégrammes annonçant les "performances" plus ou moins étonnantes des terriens qui essayent, une fois de plus de communiquer avec l'étrange planète. En dépit des fluctuations qui cahotent les gens entre la politique étrangère et leur politique intérieure ( laquelle est alimentaire), on lit ces nouvelles, on s'y intéresse même un peu, on en parle à l'heure où,dans la fumée légère des cigarettes, s'allument les conversations d'après-dîner. 

C'est ce qu'il y a toujours eu et qu'il y aura toujours, au coeur des humains, une attirance vers l'au-delà, même vers cet au-delà purement matériel et tout proche que jalonnent les mondes planètaires. Notre dilection particulière pour la planète Mars, provient certes aussi de son nom qui en fait un astre singulièrement représentatif des années que nous venons de vivre. Si les considérations astrologiques ne m'étaitent interdites, je ne manquerais pas de remarquer que notre époque a certainement était placée sous le signe de Mars, car jamais on ne vit autant, sur la Terre, de manifestations martiales. Je remarquerais aussi qu'aucune des grosses planètes ne s'appelle Minerve, et j'en déduirais quelques aphorismes désabusés sur le peu de prestige de la Sagesse ici-bas, à s'en rapporter du moins à la nomenclature astronomique. Mais ces considérations m'éloigneraient un peu de mon sujet. 

Plusieurs fois, depuis quelques temps, les agences télégraphiques, ces modernes trompettes de la Renommée, ont annoncé que, selon les propres dires du célébre Marconi, les stations mondiales de T.S.F. avaient enregistré des signaux hertziens d'origine inconnue et qui ne pouvaient par leur nature - et pour les raisons que je dirai - être attribués à aucune source purement terrestre ( Et oui le bruit fossile ou rayonnement fossile ou fond diffus cosmologique avait déjà été perçu au début du XXe siècle et non uniquement dans les années 1950 !!! ) Cela causa  une grande sensation dans les salles de rédactions, autour de la table de marbre du "Café du Commerce", et même parmi les poufs soyeux des plus aristrocratiques salons. On imprima aussitôt que ces signaux hertziens extra-terrestres ne pouvaient être que des appels angoissées lancés par nos voisins planétaires. Sans nul doute c'étaient les habitants de Mars qui, radiotélégraphiquement nous interpellaient. Il ne restait plus qu'à trouver la clef, le chiffre, qui devait permettre de traduire en anglais ... ou même en français ces messages cryptographiques. 

Pourquoi, me direz vous, ces messages devaient ils provenir de Mars plutôt que de Vénus, de Saturne, ou de Neptune ? Mais parce que Mars, à ce que chacun sait ... ou du moins à ce que chacun dit, s'est révélé depuis longtemps comme le séjour d'une élite intellectuelle parvenue à un haut degré de civilisation. Par conséquent - et en ceci le raisonnement est irréfutable - il  est naturel d'attribuer  à Mars les mystérieux  signaux  plutôt qu'à toute autre planète, où jamais, à notre connaissance, ne s'est manifestée la moindre trace de vie  organisée et intelligente. Lorsque, dans une vaste pièce où se trouve seulement une autre personne et une caisse à bois, on entend chanter "Madelon", on attribue naturellement ce chant à la seule personne présente dans la pièce. En général, on a raison ; ... pas toujours, car le chant peut provenir d'un phonographe placé dans la caisse à bois, ou même d'un microphone dissimulé sous quelques lames de parquet. 

A ce point de notre discussion, une question préalable se pose, que nous nous devons d'élucider dans la mesure de nos faibles moyens.

Cette question, la voici : que faut-il penser, d'après les découvertes et les précisions précentes de la science, des singularités depuis longtemps signalées sur la planète Mars par divers observateurs ? Qu'est que les fameux "canaux" de Mars ? 

C'est l'astronome italien Schiaparelli qui, je crois, signala le premier en 1877, à la surface de la planète Mars, le réseau des "canaux". Depuis lors, de nombreux observateurs, tant en France qu'à l'étranger, ont confirmé et étendu  la découverte de Schiaparelli.

A la lunette, Mars offre immédiatement sur les autres grosses planètes un immense avantage : sa surface n'est pas comme la leur enveloppée de nuages sanscesse en mouvement et qui empèchent de l'examiner. En outre, l'atmosphère de Mars est certainement peu dense. Lorsqu'une étoile est occultée par le disque de la planète, elle disparait très soudainement derrière ce disque, ce qui n'aurait pas lieu si la lumière de l'étoile subissait une réfraction sensible dans l'atmosphère martienne. Ces circonstances permettent d'observer avec beaucoup de netteté la surface de Mars, d'y distinguer un certain de particularités topografiques sur l'existence desquelles tous les astronomes sont d'accord. Du nombre sont les calottes polaires, très blanches comme celles du globe terrestre, probablement formées de glace ou de neige, et dont les dimensions varient suivant les saisons et l'intensité des rayons solaires.

En dehors des calottes polaires si caractéristiques avec leurs fluctuations saisonnières, toutes les observations manifestent à la surface de Mars des raches plus ou moins foncées avec des zones ombrées de formes diverses dont la plus remarquable, qui se projette sur un fond plus clair, possède un peu la forme et l'orientation qu'a sur le globe terrestre la péninsule de l'inde. 

L'immobilité de ces taches a permis de déterminer avec précision la durée de rotation de Mars qui est de vingt quatre heures trente sept minutes et vingt-sept secondes (exprimée en notre temps solaire moyen). Le plan de l'équateur martien est à peu près incliné sur l'écliptique de la même quantité que l'équateur terrestre. La succession des saisons et des jours y est donc assez semblable à ce qu'elle est chez nous. Rappelons pour mémoire que l'année de Mars dure un peu moins de deux des nôtres, que son diamètre est un peu plus de la moitié de celui de la Terre, sa masse un dixième de la masse terrestre, et que la planète a deux toutes petites Lunes découvertes par Hall, et qu'on a appelées Phobos et Deimos.

Restent les fameux "canaux" . Tels que les ont observés Schiaparelli et ses successeurs, ils constituent à la surface de Mars un réseau entrecroisé de lignes noires généralement droites, convergeant vers de petites raches sombres que pour cette raison on nomme des "lacs". Les plus étroits de ces "canaux" ont plus de 20 kilomètres de largeurs. Généralement, à l'endroit  où ils se croisent, ils forment une tache noire plus large, et réciproquement  presque tous les "lacs" de Mars sont des points de jonction de "canaux". C'est ainsi que 7 "canaux" convergent dans la tache appelée "Lacus Phoenicis". On remarquera les guillemets dons nous obstinons à cerner les mots lacs et canaux. Ces guillemets sont essentiels en ce qu'ils montrent que nous employons les termes consacrés sans leur attacher  une signification nécessairement  objective. 

 

(Je rajoute un lien sur ce phénomène clic clic  et un dessin de ce qui était observé à l'époque dans leurs lunettes astronomiques. N'hésitez pas à fouiller dans le site de Nirgal dont est tiré le dessin. Cela fait bientôt une dizaine d'années qu'il y met, façonne ses articles sur ce sujet

Source: Externe

Entre nous, en regardant Mars dans un télescope à plusieurs reprises, je n'ai jamais vu de canaux ou quoi que ce soit qui ressemblait à des canaux sur cette planète ! )

Un autre phénomène extraordinaire constaté d'abord par Schiaparelli, puis par d'autres astronomes, est la gémination des "canaux". Certains de ceux-ci, par moments, semblent se dédoubler en deux lignes parallèles et voisines. 

Le nombres des "canaux" observés a été grandissant et porté à plus de 400 par le principal continuateur Schiaparelli, l'américain Percival Lowell. 

Si les calottes de polaires de Mars sont de la neige et si les "canaux" existent réellement, il est certain que la question de leur origine offre un puissant intérêt. Pour W.H. Pickering, ce sont des lignes de végétation rendues plus luxuriantes lorsques l'eau provenant de la fontedes neiges polaires leur arrive au printemps. 

En effet c'est à cette saison que, d'après certains observateurs, les "canaux" sont les plus nets. Lowell va plus loin et suppose que ces lignes de végétation se développent ainsi parce qu'elles sont irriguées par des canaux artificiellement creusés. La rectitude absolue de ces lignes empêche de les considérer comme naturelles. Ceci implique sur la planète l'existence de la vie et d'un haut degré de civilisation intelligente. Les régions extérieures aux "canaux" seraient  désertiques et les habitants, pour se rendre  la vie supportable et faire pousser ce qui leur est nécessaire, utiliseraient la fonte des neiges polaires, soigneusement dirigées dans le puissant système de canalisations hydraulique qu'ils ont creusé pour lutter contre la sécheresse extrême du climat martien. 

On peut discuter de divers points de vue  cette ingénieuse et séduisante hypothèse, qui a eu en France même de nombreux adeptes : de celui de l'économie politique, de la psychologie, de la biologie, de l'agronomie, de ce que les américains appellent l'"efficiency". L'espace me manque pour examiner tout cela, bien qu'il y ait beaucoup de chose à dire. 

Remarquons pourtant que ce ne serait peut-être pas, après tout, un signe de si haute intelligence , que de construire des milliers de kilomètres de canaux toujours en ligne droite et d'une largeur uniforme sans tenir compte des inégalités du relief du sol et de la fertilité variable. Les  irrégularités du bord de la calotte polaire prouvent que la surface martienne  est loin d'être  très plate. Les teintes différentes des taches martiennes montrent que cette surface n'est pas uniforme. Comment imaginer que des habitants qu'on suppose si intelligents creusent , dans ces conditions, leurs canaux en ligne absolument  droite et d'une largeur parfaitement uniforme ? D'autre part, il est bien peu économique d'amener l'eau à des 5 000 kilomètres de la source, alors que tout près de celle-ci on laisse sans irrigation de vastes terroires désertiques. La dépense ne doit pas être  petite. 

Et puis, s'il y a de la vie dans Mars, pourquoi supposer que les êtres arrivés à un haut degré de culture sont physiquement quelque chose de semblable aux humains ? Les animaux terrestres et le plus raisonneur ( je ne dis pas raisonnable) d'entre eux, l'homme, sont adaptés aux circonstances ambiantes, faute de quoi ils eussent péri. Par exemple notre squellette est fait  de manière à nous permettre certains efforts mécaniques qui dépendent de la pesanteur ; notre poumon s'est conformé à la pression de notre atmosphère et la quantité d'eau d'eau sur la Terre et dans l'air est un facteur important de la vie terrestre auquel celle-ci  est adaptée. Or, sur Mars, toutes ces conditions essentielles sont radicalement différentes. La pesanteur à la surface n'y est que le tiers de ce qu'elle est sur la Terre. La pression atmosphèrique n'y est qu'une faible fraction de la nôtre. La constitution de l'atmosphère doit y être très différente comme l'est assurément l'intensité du rayonnement solaire. La vie organisée doit nécessairement n'être pas la même qu'ici-bas. Les considérations  économiques et politiques relatives à Mars qu'on peut faire en raisonnant, comme Lowell, par analogie, sont à coup sûr puériles et erronées. 

Pour finir, je me bornerai à examiner, sans autre considération théorique ou inductive, la question des "canaux" de Mars du point de vue des faits. C'est un point de vue peut être un peu étroit, et auquel manque l'envergure vaporeuse de l'imagination. Mais quel piédestal solide, en son étroitesse, il fournit à la conviction !

Mr Percival Lowell s'est fait en Amérique l'apôtre enthousiaste des "canaux" de Mars, je veux dire de leur existence en tant que travaux d'arts produits par une civilisation supérieure. Il est venu en France même prêcher cette croisade et il nous a raconté naguère, notamment, comment il assista, du bout de sa lunette, à  l'inauguration sur Mars d'un gigantesque canal à écluses. Il a oublié de nous dire si le chef d'Etat Martien qui présida cette cérémonie planétaire était un souverain  héréditaire ou l'élu d'un congrés issu du peuple. Mais ce fut  évidemment par pure discrétion et pour ne pas influencer, par le poids d'une autorité céleste, les luttes politiques qui divisent et agitent les pêles humains. 

Il est un point sur lequel nous sommes tous d'accord, quel que puisse être non pas notre dédain - il ne faut jamais dédaigner ce qui est agréable - mais notre défiance des extrapolations diaprées de la fantaisie et de l'imagination. C'est que si les "canaux" de Mars existent avec toutes ces particularités qu'on y signale, ils ne peuvent être qu'une oeuvre admirable créée par des ingénieurs étonnants et qui laissent les nôtres loin derrières eux - encore qu'ils ne sortent vraisemblablement pas de nos grandes écoles.