le royaume des cieux 2

 

Introduction - 1ère partie

 

La plupart des êtres pensants aspirent à s'évader parfois des litiges militaires et monétaires qui caractérisent notre idéaliste époque. Ils rêvent dans leur ciel terne d'autres étoiles que les gros sous. A ceux-là la voûte étoilée offre des sources merveilleurses pour étancher leur soif.

Il y a bien aussi les romans, Ces fictions chatoyantes sont souvent modelées trop étroitement sur la maigre réalité humaine. L'amour a été si bien camouflé de poésie par l'art, d'extase par la nature, qu'il est devenu une petite chose enchanteresse. On ne saurait pourtant prétendre enfermer tout l'idéal et tout le mystère dans son cercle charmant mais exigu. Il nous faut d'autres élans. 

Les contes de fées ? Ils sont plats, à côté de ce que la sciences nous révèle. Que sont les imaginations des Mille et une nuits, les prodiges mêmes que les vieilles thégonies attribuaient aux dieux, au regard du téléphone, des rayons X, de l'analyse spectrale des étoiles, de la mensuration fantastique des espaces célestes ?

Vers quoi tendre alors nos coeurs altérés, si nous voulons plonger, comme Baudelaire

Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau ?

Ou chercher ce frisson sublime, cette volupté unique du nouveau ? Ce ne sera point dans nos oeuvres d'art ou de lettres, quelque belles qu'elles soient, car les siècles passées en ont fait de comparables et elle n'ont pour aliment que la nature humaine toujours pareille. Ce ne sera pas dans les transformations politiques, sociales, ou économiques - oh ! le vilain mot - du monde : elles tournent depuis dix mille ans dans les mêmes cercles vicieux.

Reste les sciences qui seules font éclore chaque jour des fleurs imprévues. Reste surtout la plus achevée des sciences, celle qui prévoit le plus sûrement les phénomènes à venir, la plus désintéressée, celle qui fait le mieux rêver parce qu'elle nous dévoile les objets les plus vastes, les plus lointains, les plus étranges : la sciences des astres. Les étoiles sont adorables parce qu'elles sont pareilles à ces chimères vers qui tend vainement l'inaccessible amour. Il est beau d'élever regards et pensées vers les lumières qui sont très loin, trop loin. 

Renan un jour, pour regarder plus à son aise les contingences de ce léger grain de poussière qu'on appelle la Terre, inventa le "point de vue de Sirius". Il est plus sage encore et il se réserve à coup sûr  des visions plus harmonieuses, celui qui, adoptant l'attitude inverse, contemple d'ici-bas les formes splendides que prennent dans Sirius ... ou plus loin, la matière et la force. 

La pensée est le plus subtil et le plus prompt des véhicules. Abandonnons-nous donc à cet esquif pour faire en plein ciel une randonnée. La lumière qui nous en arrive  et que nous analysons chaque soir au foyer des télescopes nous porte des nouvelles passionnantes. Les choses prodigieuses et pourtant réelles qu'elle raconte nous élèvent à des hauteurs où n'avaient pas atteint les ailes dorées de la fantaisie. Je voudrais dans ce livre parcourir quelques-unes des merveilles que le ciel nous a depuis dévoilées.

C'est dire qu'on  n'y doit point chercher toutes les banalités, toutes les données exactes mais anciennes  qu'on trouve dans les manuels et les compilations. Je me confinerai à ce qui est récent et nouveau. J'en parlerai non pour instruire ni pour amuser, mais dans le dessein de faire penser et même rêver, si je puis. 

On ne trouvera pas non plus dans ce livre les habituelles niaiseries et fadaises sur les beaux sentiments que doit conférer l'étude du ciel. Je n'y crois pas ne l'ayant guère observé autour de moi ; et il y a longtemps qu'Henri Poincaré a justement proclamé la séparation de la Science et de la Morale. 

De la Terre, après un furtif  regard à notre pâle suivante, la Lune, un petit pas de 150 000 millions de kilomètres nous mènera jusqu'au Soleil. Maintes nouveautés surprenantes y ont été naguère dévoilées. Nous verrons surtout les singulières influences magnétiques et électriques qu'il exerce sur nous et qui, comme une télépathie, nous font frémir de ses moindres spasmes. Accostant au passage les planètes, nous ne manquerons pas d'étudier comment se pose aujourd'hui la question de leur habitabilité, et ce problème nouvellement  surgi : la transmission de la vie de l'une à l'autre. A ce propos nous montrerons qu'une des plus séduisantes fééries qu'on nous avait montrées là-haut et sur laquelle une abondante littérature pseudo-astronomique - hélas ! sans objet - a germé, nous montrerons, dis-je, que les fameux canaux de Mars ne sont qu'un mirage. 

Quittant alors notre petit canton solaire, un nouveau bond nous conduira aux étoiles dont les températures et l'évolution physique et chimique ont fourni depuis peu des découvertes spendides. 

De là emportés par notre élan, ce ne sera plus qu'un jeu d'atteindre ces étranges fourmilières d'étoiles, les "amas", puis les vertigineuses nébuleuses spirales qui nous feront mesurer l'immensité de l'océan spatial. 

Ayant ainsi jeté nos sondes jusqu'au  fond des abîmes sidéraux, il nous reste à y repérer la Terre et ses mouvements. Tourne-t-elle réellement dans le firmament étoilé ? N'est ce point lui qui tourne autour d'elle, comme le voulait Ptolémée ? Ce problème domine tout. On le croyait résolu sans conteste depuis Galilée. Nous verrons qu'il n'en est rien et que ce procès fameux revient aujourd'hui en appel par le plus incroyable détour.

Si j'ai placé après les autres ce chapitre consacré à la rotation terrestre, c'est aussi qu'il est un peu plus ardu.

Dans cette promenade interstellaire, nous ne nous embarrasserons pas d'une vaine terminologie mathématique. Laissons aux pédants l'appareil pédantesque. On verra, j'espère, que ces magnifiques réalités peuvent être dévoilées dans le langage de tout le monde, sans que l'exactitude en souffre, et pour le plus facile agrément des voyageurs du ciel.